La fin d’un monde
« Pourquoi vous intéressez-vous à nous ?
Dans 5 ans nous ne serons plus là… » L’évidence. La fatalité. La
course du monde. Un mélange de tout cela motive les paroles de ce sexagénaire
affable à l’humour caustique. Éleveur de vaches gasconnes en pays ariégeois,
Edouard, ses frères Daniel et Jean-Pierre ainsi que ses sœurs Angèle et Simone
portent à bouts de bras l’exploitation familiale transmise par les aïeux. Chez
Edouard et les siens, les sourires sont là, mais l’optimisme a abandonné la
famille depuis belle lurette : « Nous sommes de l’ancienne école
et nous tenons parce que nous sommes en famille, mais c’est la fin : le
monde ne finira pas avec nous mais la région oui… » Inconsolable mais
lucide, l’homme ne fait pas ombre de sa désillusion. L’entretien des zones
pentues habitées par le “ cancer de la terre ”, la fougère, et
une végétation florissante n’auront plus le même aspect puisque “ dans
15 ou 20 ans, nous ne serons plus là pour les entretenir ”.
L’immanence et l’irréversibilité des faits ne souffrent aucune contradiction.
Le profil de l’exploitation — 53 hectares morcelés et autant en fermage,
ouverts aux vents et au froid —, « qui ne correspond à rien sur
les tablettes de Bruxelles », explique beaucoup mais le don de soi, la
passion et les réalités économiques caractérisent aujourd’hui un métier
difficile, voire utopique, à envisager pour les néo-exploitants. « Un
couple de jeunes qui s’installe ici sur ces pentes n’y arrivera pas estime
Daniel, ils ne feront jamais surface, il faudra payer le tracteur, acheter
le troupeau, entretenir les bâtiments c’est impossible ! Moi je voudrais
bien qu’ils réussissent, je ne suis pas contre mais qui voulez-vous qui
reprenne une exploitation comme la nôtre ? » La fin est
inéluctable, le dépit palpable. « Ils ne seraient même pas heureux
complète Simone, nous c’est une affaire familiale, on s’est toujours
supportés, toujours épaulés et quand il y a un coup dur tout le monde se met
ensemble. » Une vache en peine et voilà la fratrie qui accourt. Un
veau qui dévale une pente ou qui naît dans la difficulté ? Il faut réagir
vite. Un de ces petits qui meurt et « c’est la paye qui part ».
La présence, l’attention, la solidarité parlent. C’est le travail qui commande.
Et chacun a trouvé sa place dans ce délicat canevas humain au fil du temps et
des saisons, souvent rudes. « Notre père est né en 1904 et nos grands-parents
avaient déjà l’exploitation raconte Simone. Ils avaient un petit
troupeau de vaches mais beaucoup de moutons. En 39, avec mes oncles qui
vivaient aussi ici, notre père est parti à la guerre et maman s’est retrouvée
seule avec nos grands-parents de 80 ans et quatre enfants en bas âge. Sans eau
ni électricité ni congélateur. Elle est morte à 95 ans, elle avait perdu la
tête, mais je comprends pourquoi ! » Garçons et filles se
souviennent : « On allait à l’école en sabots, on amenait le petit
bois, on allumait le poêle, il y avait aussi l’arrosoir galvanisé pour arroser
le plancher pour ne pas faire de poussière, il n’y avait pas de microbes en ce
temps-là ! » Le travail des champs, harassant, le labourage, le
maïs, le blé à faucher à la faucille, les animaux à surveiller et à nourrir,
les betteraves, les patates à ramasser… les heures s’égrenaient au rythme de la
nature nourricière. Les bûches ont défilé dans l’âtre de la vaste cuisine,
hiver comme été, pour maintenir « le feu sacré » tel un
symbole d’alliance autour de la cause commune. Le temps a passé, la mémoire
paysanne partira avec ceux qui seront bientôt des anciens. « Et
pourtant, selon Jean-Pierre, 20 % des gens des villes descendent
des agriculteurs, ils l’ont oublié ».
Les conditions de vie ont certes changé, la voiture raccourcit les distances, les tracteurs soulagent la peine, mais les bêtes sont là et bien là, nécessiteuses de soins quotidiens. De mai à octobre pourtant, elles rejoignent les estives par camions à des kilomètres de là. Mais il faut préparer ce joli monde, vaches et veaux de l’année, à affronter les hauteurs et à supporter les autres congénères — souvent plus de mille — qui prennent la route du même lieu de villégiature au-dessus de la vallée du Vic de Sault ou aux abords du col du Chioula. « C’est toute une organisation avant le départ explique Simone. On lâche les veaux en avril-mai pour les préparer à vivre dehors, à s’habituer à la chaleur, au froid… Il faut aussi les vacciner.. Et on regroupe les vaches par lots pour qu’elles s’entendent mieux, on leur met ensuite les cloches pour qu’elles s’habituent au son, puis vient le grand jour ! » Mais les vacances ne sont pour autant pas programmées pour la famille, les foins occupent encore les fins de journées estivales à la fraîche et des allers-retours en estives sont indispensables pour soigner les vaches malades ou prêter mains fortes au vacher qui les accompagne. « Il faut aimer ça, même fatigué il faut y aller, les animaux dépendent de nous ». Édouard ne se plaint pas depuis ce jour de 1972 où il a décidé de faire plaisir à son père et de reprendre l’affaire mais avec le temps et l’emprise de Bruxelles qui s’affirme un regret pointe toutefois : « Si j’avais su que nous allions rencontrer tous ces problèmes, je ne l’aurais jamais fait ! » Le troupeau ne comptait alors que 15 têtes de bétail. Aujourd’hui, il faut rajouter cent de plus de ces belles Gasconnes respirant la santé, au caractère bien trempé, mais dociles. Rustiques, voilà le terme qui les caractérise le mieux : taillées et « chaussées » pour la marche, résistantes aux conditions climatiques, aux reliefs difficiles et aux insectes piqueurs, réputées également pour leurs qualités de vêlage et de viande. À 800 mètres d’altitude c’est bien le moins..
Et à 800 mètres, la route qui serpente entre la
quinzaine de granges dont la famille a la charge, se dégrade avec le temps.
Tout se dégrade. « Le manque d’argent, la mauvaise gestion en France et
en Europe, tout part à vau l’eau… » Tout va passer aussi. Avec la fin
de l’activité et la disparition des hommes, la mémoire des lieux va s’évanouir.
« Avec les vaches, nous avons monté le sable et la ferraille
nécessaires à la construction du château d’eau se remémore Édouard. Le
chemin n’existait pas donc les voitures ne pouvaient pas monter. Tout doucement
la situation s’est améliorée, on a fait goudronner le chemin et construire des
terrassements, l’eau a été installée en 61-62, avant il fallait entretenir un
ruisseau dont on recueillait l’eau en bas… » Un jour, tous ces moments
se perdront dans l’oubli, comme les larmes dans la pluie. Et lorsque les femmes
s’attristent conscientes de cette fin programmée elles ne peuvent réprimer
un : « On ne vous a raconté que des malheurs ! »
Daniel s’empresse de corriger : « C’est pas des malheurs, c’est la
vie d’ici ».
Pascal Alquier
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